Le télescopage entre la polémique financière et le remplacement d’Alex Euv Moutsiangou a déclenché les procès d’intention. Pourtant, ni le chiffre avancé ni la décision du CSM ne disent ce qu’une partie de l’opinion leur fait dire.
À Libreville, le rapprochement a été aussi rapide que politiquement explosif : un montant de 1 700 milliards de FCFA surgit dans le débat, puis le patron de la Cour des comptes change quelques jours plus tard. De là est née une double conclusion, largement relayée mais juridiquement fragile : le Gabon aurait découvert un nouveau détournement colossal et Alex Euv Moutsiangou aurait été évincé pour avoir ouvert ce dossier.
Pas de purge officiellement annoncée
Le Conseil supérieur de la magistrature a effectivement installé Pamphile Moussavou Ibouanga à la première présidence de la Cour des comptes. Mais son communiqué n’associe pas cette nomination aux révélations financières et ne qualifie pas le départ de son prédécesseur de sanction. Moutsiangou n’est d’ailleurs pas exclu de l’architecture institutionnelle : il rejoint le Secrétariat permanent du CSM en qualité de conseiller, ce qui donne à ce mouvement les traits d’une réaffectation plutôt que ceux d’une mise au ban.
Le fameux montant exige, lui aussi, un sérieux décapage. Les 1 700 milliards ne sont pas apparus en 2026 et ne représentent pas un nouveau trou creusé dans les caisses publiques. Ils correspondent à l’agrégation de débets et d’amendes issus de décisions rendues pendant plusieurs décennies. Sans ventilation par année, par nature de créance et par niveau d’exécution, ce total historique ne permet pas d’établir la somme encore due à l’État.
Ibouanga face au chantier de la clarification
L’erreur serait également de transformer chaque débet en détournement. Dans le droit financier, une mise en débet peut découler de pièces justificatives insuffisantes, d’une recette non encaissée, d’un manquement comptable ou d’une irrégularité de gestion. Elle ne constitue pas automatiquement la preuve d’une appropriation frauduleuse de fonds. Certaines décisions anciennes peuvent, en outre, avoir déjà fait l’objet d’un paiement, d’un apurement ou d’une évolution contentieuse.
Pamphile Moussavou Ibouanga prend donc les commandes d’une institution confrontée à deux impératifs complémentaires : récupérer avec fermeté les sommes encore exigibles et mettre fin aux amalgames qui fragilisent la crédibilité du processus. L’État ne peut renoncer au recouvrement, mais il ne peut davantage laisser un chiffre brut devenir une machine à fabriquer des coupables. Le véritable test ne sera pas l’effet d’annonce des 1 700 milliards, mais le montant précis qui pourra effectivement revenir dans les caisses publiques.

